En nous promenant dans une toile d’Eugène Boudin, nous faisons la connaissance de Juliette, sa compagne.
Assise sous un parasol sur la plage de Deauville, elle ne nous regarde pas, mais peu importe. Comme elle, nous sommes de simples promeneurs sur cette plage. Nous la voyons occupée et puis, l’instant d’après, notre regard se perd vers l’horizon. On sent l’air frais nous caresser le visage, nos pieds s’enfonçant dans le sable. Plus loin, des enfants pataugent dans l’eau et on entend leurs cris, qui se dispersent parfois et se mêlent au chant des mouettes. Le vent agite tendrement la robe de Juliette. Il joue avec son chapeau, qu’elle doit remettre en place à chaque fois avec patience et toujours avec élégance. Au-dessus, le ciel couvert laisse entrevoir quelques rayons de soleil, ou peut-être pas. Le ciel de Normandie est changeant comme cela.

Eugène Boudin, Deauville, Juliette sous la tente, 1895, huile sur panneau (23 x 35 cm), collection Yann Guyonvarc’h.
Boudin, impressionniste malgré lui ?
Boudin se défendait d’être un impressionniste, ou même un précurseur du courant. Quoiqu’il fût ami avec Monet, il ne voulait pas être identifié avec un mouvement dont il trouvait les toiles trop brouillonnes, pas assez structurées.
Pourtant, en nous approchant de Juliette, mille et une sensations s’emparent de nous, instantanément. En un regard, nous nous retrouvons près d’elle sur cette même plage, dans la simplicité du quotidien. Le sable, la mer et le ciel ne font qu’un, sur la toile ils ne sont qu’un dégradé de couleurs, des textures qui se superposent et finissent par se fondre l’une dans l’autre. Ces horizontales emmènent notre regard de nos pieds dans le sable jusqu’au ciel bien au-delà, dont la clarté nous ferait presque plisser les yeux.
Dans ce paysage où les éléments de la nature semblent sans arrêt fluctuer, le motif tout en verticales de la tente crée un contraste saisissant. A l’abri, Juliette ne pose pas, elle est croquée en toute spontanéité, sans se soucier de la présence du peintre. Boudin crée une atmosphère, saisit l’impression du moment et la livre au spectateur avec une proximité et une authenticité troublantes.
Combien de temps sommes-nous restés assis sur le sable à contempler l’instant, persuadés d’entendre nous aussi le bruit des vagues, de sentir l’air iodé ? Les heures ont passé. Et puis Juliette, voyant la lumière décliner, a dû plier sa tente, réajustant une nouvelle fois son petit chapeau, et rassembler ses affaires. Elle est peut-être même revenue le lendemain, profitant d’une éclaircie.

