Robert de Montesquiou, le souverain des choses transitoires

Il est intéressant de contempler, avec un peu plus d’un siècle de recul, les portraits du comte Robert de Montesquiou (1855 – 1921), incarnation sans doute la plus connue du dandy de ce côté-ci de la Manche. C’est aussi une manière d’étudier la relation intime qui existait entre la toile et le modèle, l’artiste et son sujet, à une époque où la photographie est en plein essor. 

Le dandy par excellence

Les deux portraits les plus célèbres du comte, exécutés par James Abbott McNeill Whistler et Giovanni Boldini, sont contemporains d’un portrait tiré par Nadar en 1895.

Paul Nadar, Comte Robert de Montesquiou

Paul Nadar, Comte Robert de Montesquiou (1855 – 1921), 6 février 1895, Ministère de la Culture – Médiathèque du Patrimoine, Dist. RMN-Grand Palais / Paul Nadar

On y perçoit toute l’attitude de l’aristocrate, attentif à son image et prenant la pose avec un souci de la mise en scène. L’image a même quelque chose d’anachronique. Il y a comme un décalage entre le personnage du comte, figé dans un temps révolu à la manière du Des Esseintes de Huysmans (A rebours, 1884), et l’attrait manifeste pour la photographie, symbole d’un art moderne qui allait révolutionner le genre du portrait. Peu importe. Montesquiou aime briller, il aime poser face à cet objectif où il peut contrôler son image. Il s’y montre de pied, le visage de profil mais le corps tourné vers le spectateur qui peut admirer sa prestance. Vêtu d’un costume et d’une redingote, chapeau haut-de-forme et canne dans chaque main, il se présente comme le dandy par excellence.

Sous le pinceau de Whistler

Le comte était familier de ce type de représentations, lui qui prit volontiers la pose dans de nombreuses photographies et toiles. L’histoire qui le lie à Whistler est d’ailleurs assez cocasse. Les deux hommes se sont rencontrés à Londres par l’intermédiaire de l’écrivain Henry James, en 1885. Quelques années plus tard, Montesquiou demanda à Whistler qu’il réalisât son portrait, avec une exigence : être peint de profil. Les séances de pose, une centaine, se sont donc succédées entre 1891 et 1892 à Londres et à Paris. Le comte fut finalement peint le visage tourné et non de profil, se tenant debout dans toute son élégance, dans un format assez semblable au portrait de Nadar tiré peu de temps après, à quelques détails près. Cette fois, Montesquiou porte des gants gris clair et tient sous son bras un long manteau en fourrure.

James McNeill Whistler, Arrangement in Black and Gold: Comte Robert de Montesquiou-Fezensac

James McNeill Whistler, Arrangement in Black and Gold: Comte Robert de Montesquiou-Fezensac, 1891–92, huile sur toile, The Frick Collection

Sa canne, qui aurait appartenu à Louis XV, puis aurait été acquise successivement par Edmond de Goncourt et Salvador Dali après la mort de Montesquiou, accentue le sentiment d’autorité. La pose n’est d’ailleurs pas sans rappeler le portrait de Louis XIV peint par Hyacinthe Rigaud en 1701.

Hyacinthe Rigaud, Louis XIV (1638-1715), roi de France

Hyacinthe Rigaud, Louis XIV (1638-1715), roi de France, 1701, huile sur toile, Musée du Louvre

Une collaboration qui tourne mal

L’histoire aurait pu bien finir entre Whistler et Montesquiou ; le comte fut très satisfait du résultat et la critique au Salon de 1894 fut, elle aussi, particulièrement enthousiaste face à ce portrait dont la touche et la palette sobres équilibraient harmonieusement les excès de vanité de son sujet. Montesquiou rendit même hommage à l’artiste dans un poème intitulé Moth ( » papillon de nuit « , en référence au motif que Whistler reproduit en guise de signature sur ses toiles), extrait de son recueil Les Chauves-Souris (1892).

Mais une querelle vint ternir leur amitié ; le comte, qui a rémunéré Whistler 6 000 francs pour la réalisation du portrait, lui assura qu’il ne s’en séparerait pas et le lèguerait au Louvre, promesse qu’il ne tiendra pas. En 1902, Montesquiou vendit la toile au collectionneur d’art américain Richard Albert Canfield pour… 60 000 francs. Furieux lorsqu’il l’apprit, Whistler envoya une lettre à Montesquiou et le sort de leur amitié fut scellé ; les deux hommes ne s’adressèrent plus jamais la parole ensuite.

Henri Guérard, Le comte Robert de Montesquiou-Fezensac (gravure d’après Whistler)

Henri Guérard, Le comte Robert de Montesquiou-Fezensac (gravure d’après Whistler), 1890, Pointe sèche, roulette et aquatinte, élément d’impression, BnF

Le « souverain des choses transitoires »

Homme fantasque et visiblement peu scrupuleux, le comte de Montesquiou fut une personnalité qui intrigua ses contemporains. Il s’identifiait à la chauve-souris (d’où le titre de son recueil de poèmes), se définissait comme le « souverain des choses transitoires », utilisait l’hortensia bleu comme symbole. On le dit source d’inspiration du personnage de Des Esseintes décrit par Huysmans, car il représentait ce même curieux mélange de prétention et d’une quête de l’esthétique  proche de l’absurde. Il fut l’incarnation même de la vanité dans son sens premier, car sa futilité et l’attachement aux « choses transitoires » qu’il revendiquait le menèrent à la même vacuité et au même nihilisme qu’éprouvait finalement Des Esseintes.

Edmond de Goncourt fit une description assez révélatrice de l’appartement du comte, situé sur le Quai d’Orsay : « un logis tout plein d’un méli-mélo d’objets disparates, de vieux portraits de famille, de meubles Empire, de kakémonos japonais, d’eaux-fortes de Whistler ». La décoration s’accordait avec le comportement ostentatoire de l’aristocrate, comme si l’accumulation de ces objets hétéroclites permettait de combler un vide existentiel et d’adoucir le spleen d’une génération en perte de repères. A propos des chauves-souris, il a d’ailleurs écrit en préface de son recueil :

L’étrange volatile qui lui donne son titre, m’a semblé représenter, par son inquiétude et son incertitude entre la lumière et l’ombre, l’état d’âme des Mélancoliques.

Le portrait par Boldini, peintre mondain

Giovanni Boldini (1842 – 1931) réalisa l’autre portrait célèbre du comte, en 1897. Les deux hommes firent connaissance par l’intermédiaire d’une amie commune, et commande fut passée pour l’exécution de ce nouveau portrait, peint en quelques mois.

Giovanni Boldini, Le Comte Robert de Montesquiou

Giovanni Boldini, Le Comte Robert de Montesquiou, 1897, huile sur toile, Musée d’Orsay

Contrairement à Whistler, Boldini a représenté son sujet assis, de trois-quart, de telle manière que son regard ne croise pas celui du spectateur. Le costume reste similaire et il revêt de nouveau des gants gris clair. Accessoire constant, la canne n’est plus là pour soutenir la pose mais elle est mise en avant, présentée tel un sceptre tenu contre son corps par le « souverain des choses transitoires ».

Portraitiste mondain, Boldini s’est plu à saisir l’âme de son sujet dont il déploya sur sa toile toute la fatuité. Pour Montesquiou, l’oeuvre correspondait à sa vision d’un art moderne où la personnalité du peintre devait se mêler à l’individualité de son sujet. La touche nerveuse, la pose dynamique et le menton levé du comte donnent le sentiment de saisir le sujet de manière spontanée alors que chaque détail a été mis en scène. En plaçant la canne entre lui et le spectateur, Montesquiou accentue la distance déjà marquée par son regard détourné. Il semble mettre son statut en avant et rejeter le contact avec celui qui le contemple. Il s’offre à sa vue, mais parait tout autant s’en désintéresser.

On compte pas moins de cinquante-cinq portraits du comte de Montesquiou et deux autoportraits.


Bibliographie

Boldini, les plaisirs et les jours, catalogue d’exposition, sous la direction de Barbara Guidi et Servane Dargnies-de Vitry, Musée du Petit Palais, Paris, 2022

Italies, l’art italien à l’épreuve de la modernité 1880 – 1910, sous la direction de Gianna Piantoni et d’Anne Pingeot, Musée d’Orsay, Editions RMN, 2001

James McNeill Whistler (1834-1903), chefs d’oeuvre de la Frick Collection, New York, Paul Perrin, Xavier F. Salomon, Peter Jay Sharp, Musée d’Orsay, 2022

Whistler, a life for art’s sake, Daniel E. Sutherland, Yale University Press 2014, Ed. 2018

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