C’est Mariëtte Caroline Emma, la sœur de l’artiste, qui servit de modèle dans cette toile datant de 1882. Quoiqu’il soit surtout connu pour ses étranges compositions mêlant masques, squelettes et personnages carnavalesques, James Ensor (1860 – 1949) a aussi représenté des intérieurs dans lesquels il met en scène des membres de sa famille. Ici toutefois, la jeune femme n’est pas clairement identifiée. Elle prend les traits d’un personnage anonyme, uniquement caractérisé par son activité de l’instant en dépit de sa banalité. Attablée, Mariëtte (que James Ensor appelle Mitche) mange un plat d’huîtres.

James Ensor, La Mangeuse d’huîtres, 1882, huile sur toile, Musée Royal des Beaux-Arts d’Anvers
Il s’agit ici d’une scène de genre qui nous fait pénétrer dans l’intimité d’un intérieur bourgeois, et dans laquelle le spectateur est invité. Mariëtte ne regarde pas ce spectateur et ne crée pas de lien visuel avec lui, mais elle lui fait face. Devant elle, une assiette et une chaise vides laissent penser qu’une autre personne partage son repas. Ensor invite ainsi le spectateur non seulement à contempler la scène mais peut-être aussi à y prendre part. Sa présence est d’ailleurs tellement familière que Mariëtte ne prête pas attention à lui.
Une composition singulière et dense
De nombreux éléments sont représentés, tellement nombreux que le peintre ne peut tous les saisir, ils sortent du cadre. Cette surabondance de meubles et d’objets donnent une sensation d’encombrement à la limite de l’étouffement. Cette impression est renforcée par la robe de Mariëtte, qui se confond avec la nappe, qui se confond elle-même avec la serviette posée sur la table. Au premier plan, les éléments sont difficilement identifiables, en dehors du dossier d’une chaise que l’on devine et d’un motif floral au sol. Ensor s’affranchit de toute perspective rigoureuse, on le remarque notamment avec la table dont la surface semble anormalement orientée vers le spectateur. Elle est en réalité l’occasion pour le peintre d’explorer un autre genre au sein de la toile, celui de la nature morte. Il rassemble ainsi de la vaisselle, de la nourriture et un vase de fleurs.
Un sujet hérité de la tradition flamande
La représentation de personnages mangeant des huîtres n’est pas aussi rare dans la peinture qu’on pourrait le penser. Il existe des précédents notamment dans la peinture flamande où Ensor a pu puiser son inspiration. On peut par exemple citer la Jeune fille mangeant des huîtres de Jan Steen, datant d’environ 1658-1660.

Jan Steen, Jeune fille mangeant des huîtres, v. 1658 – 1660, huile sur panneau, Mauritshuis, La Haye
La composition tronquée qui déborde du cadre, la table présentant de la nourriture et de la vaisselle à la manière d’une nature morte, rappellent la toile d’Ensor. Toutefois, la jeune fille de Steen fixe le spectateur du regard, créant avec lui une interaction qui n’existe pas chez Ensor, où le positionnement de la table au premier plan renforce encore plus la distance avec Mariëtte. Cet éloignement visuel et symbolique est d’autant plus ambigu que les huîtres ont une connotation érotique dans la peinture : on leur attribue des vertus aphrodisiaques. Cette interprétation explique le regard aguicheur de la jeune fille de Steen. Elle est aussi explicite dans d’autres toiles flamandes, notamment celles de Frans van Mieris l’Ancien, qui peint Le Repas d’huîtres en 1661 ou encore Les Mangeurs d’huîtres en 1659, deux scènes de séduction entre les personnages autour du même plat. Dépourvue de cette proximité avec le spectateur et de tout contexte narratif, la Mangeuse d’huîtres d’Ensor semble d’une symbolique plus délicate à interpréter.

Frans van Mieris l’Ancien, Le Repas d’huîtres, 1661, huile sur panneau, Mauritshuis, La Haye

Frans van Mieris l’Ancien, Les Mangeurs d’huîtres, 1659, huile sur panneau, Musée de l’Hermitage, Saint-Pétersbourg
Une toile lumineuse et expressive
Le jeu des formes vient équilibrer une perspective hasardeuse. Aux courbes du premier plan, et de la table en particulier, succèdent des lignes horizontales et verticales fortes grâce à la présence du buffet en arrière-plan. Les couleurs sont également remarquables. L’application de tons purs, les teintes franches, marquent un tournant dans l’oeuvre d’Ensor et deviendront caractéristiques de sa peinture. Son usage de la couleur comme moyen expressif fera de l’artiste une source d’inspiration pour les courants expressionnistes du XXe siècle. La table et sa nappe blanche, qui occupent tout l’espace central de la toile, apportent une luminosité qui complète cette palette déjà vive. Les critiques reprocheront, entre autres, les coloris criards de la toile, qui fut refusée au Salon d’Anvers de 1882. D’autres prirent sa défense, comme le poète Emile Verhaeren qui déclara à son sujet : « C’est la première toile réellement lumineuse ».

Cette composition audacieuse, où l’artiste se joue des conventions et brouille les frontières entre les genres, reflète l’esprit du peintre dont l’oeuvre est souvent jugée inclassable. Il ne fait pas exception ici. Sa Mangeuse d’huîtres combine plusieurs genres sur une même toile ; c’est à la fois un portrait, une nature morte et une scène de genre. En cassant les codes de la peinture, Ensor tente de s’imposer comme le chef de file d’une peinture moderne, mais ses contemporains ont bien du mal à le suivre. Ses toiles ne sont appréciées ni du public, ni de la critique et sont régulièrement refusées dans les expositions. Il faudra attendre 1886 pour que La Mangeuse d’huîtres soit exposée au public, avec le cercle artistique des XX.
Références
6 choses à savoir sur La Mangeuse d’huitres d’Ensor, site du Musée Royal des Beaux-Arts d’Anvers – https://kmska.be/fr/6-dingen-die-je-moet-weten-over-ensors-oestereetster
James Ensor, The Oyster Eater, 1882, KMSKA, flemishartcollection.be – https://vlaamsekunstcollectie.be/en/news/james-ensor-the-oyster-eater-kmska
Site du Mauritshuis, La Haye – https://www.mauritshuis.nl/en/our-collection/artworks/818-girl-eating-oysters
BECKS-MALORNY Ulrike, Ensor, Taschen, 2024

