Jean-Baptiste Camille Corot (1796 – 1875) peint Orphée ramenant Eurydice des Enfers en 1861.
Le mythe raconté par Ovide
Cet épisode de la mythologie grecque est raconté par Ovide dans ses célèbres Métamorphoses. Orphée, dévasté par la mort de sa jeune épouse Eurydice, décide d’aller aux Enfers pour supplier Hadès et Perséphone, gardiens de l’au-delà, de lui rendre sa bien-aimée. Orphée est un musicien talentueux qui parvient, au son de sa lyre, à émouvoir les gardiens des Enfers. Ces derniers lui accordent le retour d’Eurydice parmi les vivants, mais à une condition : Orphée ne devra à aucun moment se retourner vers elle avant d’avoir quitté le monde des morts. Or, il faillit à cette règle et la jeune femme disparaît alors à jamais.
La femme du roi
Ne veut rien refuser au suppliant, celui qui règne en bas non plus,
Et ils appellent Eurydice. Elle était au milieu des ombres récentes
Et d’un pas ralenti par la blessure, marchait.
Orphée du Rhodope la reçoit, et avec elle la loi
De ne pas retourner ses yeux jusqu’à ce qu’il sorte
Des vallées de l’Averne. Sinon le cadeau sera annulé.
Ils prennent un sentier grimpant dans les silences lourds,
Abrupt, obscur, serré de ténèbres épaisses.
Ils n’étaient pas loin du bord du dessus de la terre.
De peur qu’elle lui manque, dans le désir de voir,
Amant, il tourne les yeux. Aussitôt elle glisse en arrière.
Elle tend les bras, lutte pour être saisie, saisir,
N’attrape rien, la pauvre, que les airs qui échappent.Ovide, Métamorphoses, Livre X

Jean-Baptiste Camille Corot, Orphée ramenant Eurydice des Enfers (1861), huile sur toile, The Museum of Fine Arts, Houston
La dimension narrative de l’œuvre
Le moment que Corot saisit ici sous son pinceau semble être l’instant crucial qui précède le drame. En effet, la toile présente un fort effet narratif. Orphée et Eurydice sont peints en mouvement, le jeune homme tenant son épouse par le poignet. Ils sont tous les deux en marche vers la sortie des Enfers. Eurydice semble suivre son époux aveuglément, tandis que ce dernier, une couronne de laurier sur la tête, brandit une lyre dans un geste victorieux et fougueux. À l’arrière-plan, des personnages sont regroupés, ce sont les âmes peuplant l’au-delà.

La posture très droite, quasi sculpturale d’Eurydice, qui semble perdue dans un état second, le regard fixé droit devant elle, contraste avec l’élan et le dynamisme qui se dégagent de la silhouette d’Orphée. Cette différence de traitement reflète la nature « vivante » d’Orphée, en opposition avec celle d’Eurydice, qui est morte et n’a pas encore pleinement retrouvé la vie.
L’effet narratif est renforcé par le fait que Corot place le jeune couple à droite de la toile, laissant ainsi penser qu’ils sont sur le point de quitter les Enfers pour atteindre le monde des vivants, et que la perte d’Eurydice est imminente. Ceci accentue l’ambiance dramatique de la toile, insistant sur le caractère irrémédiable de ce qui est sur le point de se produire.

Une atmosphère onirique
Le sujet sied particulièrement au style de Corot. Les effets de lumière et l’atmosphère onirique de sa toile restituent la grâce du mythe et le sentiment à la fois tragique et poétique qui s’en dégage. Sa touche et le subtil dégradé des couleurs, dans une palette restreinte de bleus, de verts et de gris typiques de l’artiste, transmettent une sensation de douce quiétude, personnifiée par les silhouettes éthérées des âmes qui contemplent le départ du jeune couple.
L’artiste réserve les tons les plus lumineux et les plus aériens de sa palette à l’arrière-plan, au monde des morts, qu’il éclaire fortement : il devient intangible, sans substance. À l’inverse, le premier plan — et particulièrement la zone droite du tableau où le couple se dirige — est sombre et dense, symbole de sa matérialité, annonçant peut-être aussi la tragédie qui est sur le point de se réaliser. Plutôt que de revenir à la vie et à la lumière, les jeunes époux semblent s’enfoncer dans une zone ténébreuse et inquiétante.
Membre fondateur de l’Ecole de Barbizon, adepte de la peinture sur le motif, Corot est célèbre pour ses paysages empreints de réalisme, parfois inspirés par des sujets classiques, à l’exemple de cette réinterprétation du mythe antique. Avec cette toile, il s’inscrit dans un genre traditionnel, celui du paysage mythologique.

